Maîtrise des délaispar Claude Rivoiron
En maîtrise d'ouvrage publique, le déroulement d'un projet ressemble à la traversée d'un tunnel : une fois lancé, on ne voit plus la lumière jusqu'à la livraison.
Entre la date de notification du marché et celle de la réception des travaux, ce sont les conditions du marché qui s'imposent. Le contrat qui lie le maître d'ouvrage à l'exécutant devient la loi des parties. Tout ce qui n'a pas été prévu dans les pièces écrites demande, pour être ajusté en cours d'exécution, un ordre de service — c'est-à-dire un avenant, un délai supplémentaire, un coût supplémentaire, parfois un contentieux.
C'est ce que j'appelle, depuis quarante ans de chantier, l'effet tunnel.
Un effet juridique, pas seulement organisationnel
L'effet tunnel n'est pas une fatalité organisationnelle ou un manque de discipline. C'est une conséquence directe du droit des marchés publics. Le code des marchés publics, dans sa philosophie, protège l'égalité de traitement entre soumissionnaires en figeant les règles du jeu à la signature. Une fois le marché notifié, on ne peut pas négocier librement comme dans un projet privé : toute modification doit suivre un formalisme précis.
Pour la maîtrise d'ouvrage publique, c'est à la fois une sécurité (on sait à quoi s'en tenir) et une contrainte (on ne peut plus facilement adapter le projet à la réalité du chantier).
Le piège du cahier des charges « parfait »
Face à cette contrainte, le réflexe classique consiste à tout prévoir dans les pièces du marché. Multiplier les clauses, anticiper chaque cas particulier, ajouter des garde-fous juridiques pour se prémunir contre les imprévus.
L'expérience montre que ce réflexe est mauvais. Et plus le projet est important et nouveau, plus il est néfaste.
Ce n'est pas en ajoutant des « garde-fous » dans les pièces du marché pour se préserver juridiquement que l'on règle les problèmes de manque d'informations ou de prévisions erronées — au contraire, cela peut être néfaste.
La raison est simple : on ne peut pas écrire un cahier des charges sans omission ni contradiction sur un projet qu'on ne maîtrise pas encore complètement. Le risque grandit avec la complexité. Et chaque clause supplémentaire est une nouvelle source potentielle d'ambiguïté à arbitrer plus tard.
La vraie question n'est donc pas « comment écrire un cahier des charges parfait ? ». Elle est : comment limiter la part du projet qui devra traverser le tunnel sans correctif possible ?
Trois leviers pour atténuer l'effet tunnel
1. Faire intervenir le maître d'œuvre au plus tôt
Plus le maître d'œuvre est associé tôt — y compris avant la rédaction des pièces du marché — plus le cahier des charges colle à la réalité technique du projet. C'est la même logique que la conception simultanée en industrie : faire participer ceux qui vont fabriquer dès la phase de conception.
Sur le projet de surélévation d'une clinique à Tours, l'architecte a été consulté très en amont pour évaluer non seulement le coût, mais aussi la faisabilité organisationnelle : comment réaliser deux étages supplémentaires sans interrompre l'activité hospitalière. Sa réponse — quatorze phases successives sur huit mois et demi — a structuré l'ensemble du marché. Sans cette analyse préalable, le tunnel aurait été beaucoup plus long et beaucoup plus risqué.
2. Construire des repères communs entre planning maître d'ouvrage et planning exécutant
C'est un point qui change tout sur le terrain. Au lieu de laisser l'exécutant gérer son planning de son côté et le maître d'ouvrage suivre le sien, on intègre dans le planning d'exécution des repères communs. À chaque jalon, l'exécutant indique l'avancement réel par rapport à ces repères — typiquement lors de chaque situation de règlement.
L'intérêt est triple :
- Détection précoce des dérives. Dès qu'un repère est dépassé, on sait qu'un décalage s'est produit. On peut examiner les actions correctives au plus tôt, c'est-à-dire au moment où elles coûtent encore peu cher.
- Sécurité juridique. C'est l'exécutant lui-même qui fournit l'information d'avancement. Cela évite toute contestation ultérieure : ce n'est plus le maître d'ouvrage qui « constate » un retard, c'est l'entreprise qui le déclare dans ses propres documents.
- Visibilité partagée. Tous les intervenants regardent le même planning. Personne ne peut prétendre découvrir un décalage en fin de projet.
3. La maquette numérique (BIM) comme antidote à l'imprévision
Dans les branches Bâtiment et Ingénierie, la maquette numérique apporte une réponse structurelle à l'effet tunnel. Elle permet aux différents intervenants — maître d'ouvrage, maître d'œuvre, bureaux d'études, entreprises — de partager les mêmes hypothèses techniques avant la signature du marché.
Les phases d'études classiques de la maîtrise d'œuvre (ESQ, APS, APD, PRO, EXE, DAT, DOE) bénéficient toutes du BIM : on identifie les conflits techniques, les incompatibilités d'objets, les besoins de coordination, avant qu'ils ne deviennent des incidents de chantier. Quand le marché est lancé, une partie significative des inconnus a déjà été levée.
La maquette numérique ne supprime pas l'effet tunnel, mais elle en raccourcit la part « aveugle ».
Le cas particulier du privé informatique
À l'autre extrémité du spectre, en maîtrise d'ouvrage privée informatique, l'effet tunnel est quasiment inexistant : le maître d'ouvrage participe au projet tout au long de son déroulement. Chaque activité commence par une réunion d'examen, se conclut par une validation. Les utilisateurs finaux sont souvent associés. Les corrections se font en continu.
C'est précisément ce qui en fait un modèle utile pour la maîtrise d'ouvrage publique : tout dispositif qui rapproche le suivi public de cette logique de participation continue allège le tunnel. Toute délégation de pouvoir qui permet de donner un accord en dehors d'une date de réunion fixe est un pas dans la bonne direction.
En pratique : ne pas espérer supprimer le tunnel, l'aménager
L'effet tunnel ne disparaîtra pas tant que le cadre juridique des marchés publics restera ce qu'il est — et il a ses raisons d'être. Ce qu'on peut faire, c'est :
- Réduire la part du projet qui traverse le tunnel sans visibilité — par les études en amont, le BIM, l'intervention précoce du maître d'œuvre.
- Rendre le tunnel transparent — par les repères communs MOA/MOE, le suivi déclaré par l'exécutant, la fréquence d'actualisation adaptée à l'importance du projet.
- Accepter que les accords ne soient pas toujours bloqués sur des dates fixes — par les délégations de pouvoir, qui débloquent en pratique des décalages que le seul calendrier de réunions amplifierait inutilement.
Ce n'est pas une recette miracle. C'est une discipline. Et c'est ce qui, en quarante ans, a fait la différence entre les projets qui dérivent et ceux qui livrent à l'heure.
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