Études de caspar Claude Rivoiron
Piloter un risque santé non prévisible n'a rien à voir avec le management d'un projet, même important. Voici les contraintes à prendre en compte, et l'organisation qui permet d'y faire face.
Les contraintes à prendre en compte
On ne connaît ni le début, ni la fin, ni l'intensité du risque. Il faut composer avec son évolution en temps réel, avec des ressources limitées, et gérer simultanément plusieurs sites où le niveau de risque peut varier.
Côté délais : les conséquences d'un retard sont les mêmes quelle que soit la durée ou la valeur de la tâche. Aucune distinction entre la valeur des équipements et celle des fournitures : un retard sur les masques pèse autant qu'un retard sur un équipement de réanimation. Tous les approvisionnements doivent donc être disponibles dès le début du risque, et pendant toute sa durée.
L'analyse de la prévision
Elle doit être à la hauteur du risque et intégrer toutes les connaissances du moment — complétées et actualisées en continu.
Étape 1. Le responsable consulte les scientifiques et spécialistes directement concernés pour obtenir une première esquisse du déroulement du risque.
Étape 2. L'analyse est affinée avec les autres scientifiques de disciplines complémentaires. Les prescriptions et procédures à utiliser sont définies.
Étape 3. Toutes les informations issues des échanges sont synthétisées : connaissances du moment + actions à prévoir en cas de risque.
L'incidence financière des procédures est prise en compte dès l'analyse. Mais une fois le processus déclenché, la prévision et la maîtrise des délais redeviennent les priorités.
Les documents nécessaires au suivi
Pour mener l'analyse, utilisez un planning. Intégrez-y les tâches issues des propositions, décisions et procédures émises en réunion. Le planning se complète à chaque réunion. À terme, il visualise le cheminement de l'analyse et l'ensemble des procédures de maîtrise du risque.
Complétez-le par une base de données alimentée en continu :
- discussions des réunions d'analyse,
- informations sur le risque santé,
- mises à jour des connaissances et des procédures.
C'est la mémoire opérationnelle du dispositif. Tous les acteurs y accèdent pour obtenir les derniers renseignements et les procédures à appliquer.
Les équipements nécessaires
Une fois le déroulement prévisionnel arrêté et validé par tous les participants, il peut être déployé dès l'apparition du risque sur chaque site.
Le point le plus délicat reste l'évaluation des équipements : combien prévoir, à quel coût, pour quel niveau de besoin ? L'équilibre entre sécurité maximale et coût soutenable doit être tranché à ce stade — c'est la difficulté majeure de tout l'exercice.
La cellule centralisatrice : architecture
Dès la fin de l'analyse, une organisation centrale est mise en place : la cellule centralisatrice de traitements. Elle est le cerveau et la mémoire de la lutte contre le risque.
Ses missions :
- collecter en continu les nouvelles informations sur le risque,
- actualiser les anciennes pour que toute décision arrêtée reste opérationnelle,
- informer les sites des dernières dispositions à prendre,
- gérer l'intendance des fournitures de sécurité pour l'ensemble des sites,
- évaluer les ressources nécessaires (personnel, équipements, moyens) site par site,
- être opérationnelle dès l'apparition du risque, sans délai.
Interaction cellule centralisatrice / sites
Au départ, à partir des procédures retenues par les spécialistes, la cellule informe chaque site des besoins en personnel et en moyens, selon la spécificité du site.
Chaque site fait l'inventaire de ses moyens et de son personnel. Si insuffisant, il sollicite sa direction pour les compléments nécessaires.
La cellule centralisatrice consolide les retours des sites et établit un plan de répartition pour lisser les ressources. Elle indique à chaque site les moyens dont il doit disposer.
En retour, les sites communiquent en continu à la cellule les ressources réellement disponibles.
Période de préparation
Dès l'apparition des premiers symptômes :
- la cellule adapte son plan de répartition et intègre les nouvelles informations sur l'évolution du risque, et en informe les sites ;
- les sites vérifient qu'ils sont prêts (personnel, moyens, approvisionnements) et complètent si nécessaire.
Dès les premiers cas signalés, la cellule active officiellement le plan préparé.
Pendant l'épidémie
La cellule centralisatrice :
- intègre en continu les dernières informations sur le virus,
- prend les dispositions correctives,
- en informe les sites,
- adapte le lissage du personnel et des moyens entre les sites.
Les sites utilisent les documents de suivi des patients et consultent la cellule en cas de besoin.
Le choix cornélien
Le point le plus délicat de tout le dispositif : jusqu'où aller dans l'équipement préventif coûteux ?
Lors de l'analyse du risque, un niveau d'équipement doit être arrêté. Toute augmentation au-delà d'un certain seuil devient financièrement insoutenable — la même logique exponentielle qui rend les derniers pourcentages disproportionnellement coûteux.
Sur le plan moral, refuser d'équiper à 100 % en équipements onéreux est difficile à admettre. Sur le plan financier, équiper à 100 % peut être inconcevable.
Privilégier la sécurité de la société actuelle, ou ne pas endetter les générations futures ?
Ce différend ne doit pas être tranché au moment du risque, mais lors de l'analyse en amont. Les scientifiques et spécialistes définissent les prescriptions à l'unanimité, en fonction des informations connues au moment du constat du risque.
Scénario à éviter à tout prix : un responsable, même bien conseillé, doit engager sa propre responsabilité lors de l'apparition du risque, alors qu'en réalité c'est la collectivité qui en assumera les conséquences.
Une fois le choix collectif acté en amont, les professionnels de terrain agissent en fonction des critères retenus et de la gravité constatée. Ils sont dégagés de la responsabilité du choix politique de fond.
En résumé
Pour maîtriser un risque santé non prévisible :
- Analyse exhaustive en amont avec les scientifiques, spécialistes et organismes concernés.
- Dispositions et procédures définies à partir des connaissances actuelles, pour éviter, traiter, voire éradiquer le risque.
- Cellule centralisatrice qui anticipe les besoins en personnel et en moyens, lisse les ressources entre les sites, suit l'évolution du risque et prend les décisions correctives.
- Choix cornélien tranché en amont, pas dans l'urgence.
À ne jamais faire : remettre en cause au moment du risque le déroulement établi par les scientifiques et spécialistes. C'est l'assurance de retards aux conséquences incontrôlables.
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